ZILON - Cliquer ici pour le PDF
La respiration nécessaire
C'est comme un couteau dans la gorge. Planté fret. Slack. Tomber dans l'univers pictural de Zïlon, c'est s'arracher au sommeil avec la force d'une averse. On a affaire à la traversée psychique d'une douleur transformée en beauté et la beauté, chez Zïlon est dangereuse. Elle n'est pas cette plage magnifiquement balisée, elle n'est pas ce lieu pour touristes, elle est, au contraire, cette tempête au loin, proche de l'horizon, au coeur des vagues profondes. Zïlon est peintre comme d'autres sont navigateurs solitaires. Il invite à une beauté où le battement de coeur est obligatoire. Où l'éloignement de la rive est commandé. Il fait s'éloigner du littoral pour arriver au coeur de la tempête. Zïlon est là. Le papier est sale. La peinture est sensuelle, faite à la fois de pleurs et de crachats, faite de coups de force et de colère à peine dissimulée. Une couleur qui crie. Toujours la même, comme une voix qui peine à se faire entendre.
Parfois, alors, arrive le silence. On reste devant la toile. La peinture est là. Vibrante. Et l'on ne peut s'empêcher de penser que l'on est sur la lune et que ce que l'on observe devant nous est un paysage aride, une terre brûlée, bleutée or ce paysage aride, cette terre brûlée, ce n'est rien que nous. Zïlon n'est pas un peintre égoïste. Il est un peintre révélateur. Il révèle la part meurtrie et peinée en chacun de nous. À cela, contraste immanquablement la douceur des regards. Les yeux, chez Zïlon, sauvent de l'apocalypse. Sont une forme de consolation. Le regard, même s'il cherche à être dur, n'est jamais impitoyable. À croire que Zïlon ne sait pas peindre le regard de méchanceté. On peint que ce que l'on connaît. La méchanceté n'existe pas dans cet univers poétique. Les yeux crient à en perdre haleine, la nécessité de l'amitié, de l'amour, crient et hurlent et s'agitent au coeur d'une transe immobile.
Zïlon est un peintre musicien, tout comme il existe des peintres danseurs. La musique est en toile de fond. Il faut l'entendre pour rentrer dans ces tableaux. Une musique pas nécessairement bruyante. Au contraire. Une musique sourde. Lourde. À peine perceptible mais pas atmosphérique. Presque répétitive. À regarder ces tableaux avec cette musique, on peut, je pense, approcher l'esprit de Zïlon lorsque Zïlon tient le pinceau.
C'est comme un couteau planté dans la gorge. Fret sec. Shlack. Parfois, il est difficile de continuer è respirer. La peinture, chez Zïlon, est respiration. Elle alterne entre douleur et beauté. Inspiration. Expiration.
Un jour, je me promenais dans le cimetière de Mont-Royal. Des milliers de pierres tombales sorties du sol comme des mains ouvertes vers le ciel. La plupart d'entre elles sont énormes, spectaculaires. Je me promenais au hasard. Je me promenais sans regarder. Après quelques heures d'errance, je me suis assis. Juste à mes côtés, il y avait une ancienne pierre tombale en forme de croix. En granite blanc. Elle était brisée et était posée au pied de la tombe sur laquelle elle s'élevait. Au milieu de la croix, quelqu'un avait dessiné un visage. J'ai reconnu tout de suite le regard de Zïlon. C'était une tombe d'enfant. Le nom était effacé. Par ce dessin, Zïlon lui avait redonné une mémoire. C'est là que j'ai compris toute la générosité, l'humilité et le génie de cet artiste, petit frère de Van Gogh, de l'autre côté du siècle.
Par Wajdi Mouawad